La Pastèque

Héritage et Méritocratie

Qu'est-ce que la société idéale ? Même si cette question n'a probablement pas de réponse universelle, s'accorder sur certains de ses éléments constitutifs semble possible. En particulier, le concept de mérite comme valeur fondamentale semble largement accepté. Par opposition aux sociétés historiques considérées comme archaïques, l'on voudra typiquement que le succès dans une société soit la conséquence directe des efforts de l'individu, plutôt que par des circonstances extérieures sur lesquelles l'individu n'a que peu ou pas d'emprise. Nous nous sentons bien plus inspirés par l'histoire du self made man que par les dynasties de rentiers anonymes de la Belle Époque.

Si le mérite individuel est un fondement nécessaire à la société idéale, que pouvons-nous en déduire de nos sociétés modernes ? Les institutions qui les composent adhèrent-elles à ce principe de mérite ? Ces questions étant très larges, concentrons-nous sur une seule de ces institutions pour le moment : l'héritage.

Du mérite d'hériter

Qu'est-ce que l'héritage ? Concept assez large, nous ne nous intéresserons ici qu'à sa définition telle qu'encadrée et garantie par l'État. Dans ce contexte, l'héritage se définit comme le transfert, au moment d'un décès, de l'intégralité du patrimoine1 du défunt à un nombre de personnes ou entités définies par lui, nommées héritier·ères.

Quelle est la place du mérite dans une telle définition ? Tout d'abord, notons que la condition pour hériter n'est pas directement liée au mérite individuel des héritiers. Hériter est avant tout lié à un lien familial ou affectif. Le montant perçu par l'héritier n'est pas non plus lié directement à son mérite personnel. La répartition de l'héritage étant décidée par le défunt, les services rendus par les héritiers de son vivant peuvent entrer en compte dans le choix de la répartition, mais cet effet est très limité en pratique2. Dans la grande majorité des cas, chaque membre de la famille directe du défunt reçoit une part égale de l'héritage.

Sous cette lumière, un héritage revient donc à transférer le patrimoine d'une personne A à une personne B, sans impact direct de B dans le processus. Le montant transféré n'est pas une conséquence directe des efforts de B, mais est le résultat des succès et des échecs de A. Dans un système purement méritocratique, le patrimoine transféré équivaut exactement à ce que A a mérité de par son travail tout au long de sa vie.

Hériter revient donc à transférer le résultat du travail d'une personne à une autre, sans rapport avec les efforts de celui ou celle qui reçoit. Il s'agit d'une transaction dans laquelle ni le montant ni les conditions de réalisation ne dépendent du mérite du bénéficiaire. Ce résultat est à l'opposé du concept de méritocratie, qui dicte que les conséquences se doivent d'être le résultat des efforts de l'intéressé. L'héritage peut favoriser certains individus au détriment d'autres, sans lien avec les capacités des favorisés.

Dynasties d'inégalités

Au-delà de ces considérations purement idéologiques, le système d'héritage moderne a-t-il de réels effets négatifs en pratique ? Le problème ici réside dans la reproduction des inégalités. Grâce à l'héritage, les inégalités peuvent se perpétuer presque infiniment. Les familles riches, léguant de fortes sommes à leurs descendants, engendrent de nouvelles générations de familles aisées. Les familles pauvres, n'ayant rien à léguer si ce n'est des dettes, donnent typiquement naissance à de nouvelles générations de familles pauvres. En résulte une stratification sociale fixe, où sa condition sociale est déterminée par celle de ses parents. Une telle situation est en parfaite contradiction avec les idéaux de mobilité sociale prônés par la méritocratie.

Mais n'avons-nous pas des systèmes institutionnels pour nous protéger de telles dérives ? L'État ne se veut-il pas le garant de l'égalité des chances ? Même si ces systèmes existent, force est de constater qu'en pratique, les familles riches d'aujourd'hui sont les mêmes que celles d'hier. Récemment, le boom technologique et informatique a créé d'énormes opportunités, faisant la fortune de certain·e·s qui n'y avaient jusque là pas accès. Ces exemples donnent le sentiment d'une juste mobilité sociale. Mais ils font aussi oublier que les richesses familiales parmi les plus fortunés restent majoritairement ancrées dans le passé. Par exemple, parmi les 20 familles américaines les plus riches en 2020 selon Forbes 3, 11 doivent cette richesse à un patrimoine légué dont la source remonte à plus d'un siècle. On retrouve d'ailleurs sur cette liste la famille Rockefeller, plus de 200 ans après l'accession à la fortune des premiers membres de cette dynastie.

Des recherches récentes tendent à montrer que cet effet dépasse largement deux ou trois générations. Près de 600 ans de données fiscales à Florence indiquent une corrélation positive entre la richesse des familles d'aujourd'hui et celle de leurs ancêtres du XVIe siècle 4. On parle ici de familles qui vivaient à Florence avant que Christophe Colomb ne pose le pied en Amérique, il y a plus de 20 générations de cela. Et pourtant, leur influence dans la distribution des richesses se fait toujours sentir aujourd'hui. Des travaux similaires tendent à prouver le même effet en France 5 et en Suisse 6.

L'héritage est ici une nouvelle fois en contradiction avec l'idéal méritocratique, en permettant de lier le rang social au sang plutôt qu'aux capacités individuelles. Le véritable risque d'un tel frein à la mobilité sociale est de créer une société aristocratique, où seule une fraction de la population, toujours la même, reste au sommet de la pyramide sociale. Les promesses d'égalité des chances et de succès dû au mérite seraient tout à fait bafouées. Voulons-nous vivre dans une société où notre condition sociale est déterminée par celle de nos parents ? Est-ce là une société juste ?

Des solutions ?

Nous avons vu jusqu'ici que la définition même de l'héritage s'oppose à l'idée de méritocratie, et qu'en pratique il entrave la mobilité sociale, conduisant à la formation de dynasties de longue durée. Pouvons-nous faire mieux ?

Commençons par noter que l'héritage n'est pas le seul facteur impactant la mobilité sociale. Même si réduire son impact peut améliorer la situation, l'absence d'héritage ne garantit pas une société purement méritocratique. Beaucoup d'autres types de transmission que celui sur lequel nous nous sommes concentrés ici existent. Nombreux aussi sont les effets de reproduction sociale qui ont tendance à favoriser une stratification sociale peu mobile 7.

Notons également qu'il serait assez difficile d'abolir tout à fait cette institution. Sondage après sondage, les populations du monde développé expriment leur attachement fort à l'héritage 8 9. À la question l'impôt sur les successions devrait-il augmenter pour limiter les inégalités, ou baisser pour permettre aux parents de transmettre le plus de patrimoine possible à leurs enfants, plus de 80% des Français interrogés répondent par la baisse chaque année. En plus d'indiquer à quel point l'impôt actuel sur les successions est impopulaire, les résultats des autres questions invariablement présentes dans ces sondages nous montrent également que cet impôt est très mal compris et largement surestimé. Un premier travail d'éducation s'impose comme une première étape naturelle et nécessaire.

Il existe néanmoins d'autres pistes d'améliorations qui ont le potentiel d'être soutenues par le plus grand nombre. Par exemple, il serait envisageable d'imposer un montant maximal qu'il est possible de léguer. En France en 2018, 87% des héritages reçus étaient inférieurs à 100 000  €10. Limiter l'héritage autour de cette valeur devrait logiquement fédérer une très large part de la population. Une telle mesure n'aurait aucun effet négatif sur presque 9 français sur 10, mais permettrait de lutter efficacement contre l'accroissement des inégalités. Ceci n'est qu'un exemple parmi tant d'autres. La littérature regorge d'idées pour limiter les effets néfastes de la transmission du patrimoine.

Qu'importe la solution choisie, nous nous devons d'agir. Nous ne pouvons indéfiniment clamer notre amour pour le mérite individuel d'une part, et pérenniser un système de transfert des inégalités de l'autre. Plutôt que de détourner le regard en refusant de voir ces liens, faisons face à nos contradictions. Donnons-nous les moyens de construire un réel compromis entre nos idéaux méritocratiques et nos instincts familiaux. Un compromis conscient des conséquences de nos choix. La famille Rockefeller nous rappelle que l'impact de ces décisions dépassent de loin notre seule génération. Les enfants des 200 prochaines années nous regardent.

Notes & Références

  1. Le patrimoine d'une personne morale ou physique se définit comme l'intégralité de ses possessions, matérielles ou immatérielles : liquidités (espèces, comptes en banque), immobilier, instruments financiers (actions, obligations, ...).

  2. Assez peu de testaments sont rédigés du vivant. En France en 2023, seulement 14% des Français·es avaient rédigé un testament (Ifop 2024). La majorité des pays européens imposent également des proportions minimums qui doivent être attribuées à certains héritiers, comme les enfants directs, limitant le choix de la répartition exacte.

  3. Forbes. Billion-Dollar Dynasties: These Are The Richest Families In America. Denière mise à jour le 8 février 2021. https://www.forbes.com/sites/kerryadolan/2020/12/17/billion-dollar-dynasties-these-are-the-richest-families-in-america/

  4. Guglielmo Barone et Sauro Mocetti (2016), « Intergenerational mobility in the very long run: Florence 1427-2011 », Banque d'Italie, working paper, n°1060.

  5. Thomas Piketty, « On the Long-Run Evolution of Inheritance : France 1820-2050 » Paris School of Economics, Working Paper. September 3rd, 2010.

  6. Richesse et pouvoir : les grandes fortunes zurichoises entre 1890 et 1952. URPP Equality of Opportunity Discussion Paper Series No.35, September 2023. Geoffroy Legentilhomme, Matthieu Leimgruber. University of Zurich.

  7. Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron, « Les Héritiers ». 1964.

  8. La fiscalité des héritages : connaissances et opinions des Français. France Stratégie, Janvier 2018.

  9. Les Français, l'héritage et les droits de succession. Odoxa, Avril 2024.

  10. Données: Insee 2018