La Pastèque

Actions et décisions

J'aimerais commencer cet essai par une petite histoire. Imaginons le cliché d'un entrepreneur qui a bâti sa propre société à partir de rien. Parti d'une petite entreprise avec presque aucun clients, il a réussi à construire un business solide grâce à son travail et sa persévérance. Aujourd'hui à la tête d'une grande entreprise disposant de ressources financières confortables, il est confronté à un choix. Il peut prendre quelques décisions qui auront un gain immédiat à court terme, au détriment d’un impact négatif sur l’entreprise dans son ensemble à long terme. On peut citer ici comme exemples le report de travaux d’entretien nécessaires ou la suppression des activités de recherche et développement.

Nous avons tous nos propres attentes quant à ce que cette personne est susceptible de faire dans cette situation. Mais plutôt que de simplement demander ce que va faire cette personne, essayons plutôt de comprendre si nos attentes changeraient avec une forme d'entreprise différente. Pour ce faire, considérons un scénario similaire dans lequel l’entreprise n’est plus une société privée, mais une société cotée en bourse, c’est-à-dire détenue par des actionnaires. La question qui se pose alors est la suivante : en comparant ces deux scénarios, lequel, selon nous, est le plus susceptible de déboucher sur la prise d’une décision à court terme ?

Je suis convaincu que la plupart d’entre nous s’attendraient à ce que, dans cette situation, les actionnaires soient plus enclins à prendre des décisions concentrées sur le court terme. Pourquoi ? Comme il s’agit d’une situation purement théorique, notre processus de décision est principalement guidé par des questions de représentations et de stéréotypes. Dans les médias, les actionnaires sont généralement présentés comme des êtres cupides, indifférents aux valeurs morales. On peut affirmer sans risque qu'ils ont très mauvaise presse ces derniers temps. D'un autre côté, l'histoire de l'entrepreneur qui a tout construit de ses mains, qui a créé sa propre entreprise et qui a réussi contre toute attente, est généralement perçue de manière très positive. C'est la représentation même du rêve américain, et cette histoire est régulièrement utilisée pour expliquer en quoi l'économie de marché est une bonne chose.

Cette histoire purement abstraite ne peut qu'au mieux démontrer l'impact de la représentation et des stéréotypes sur la manière dont nous pensons que les entreprises privées et celles cotées en bourse prennent leurs décisions. Dans cet article, je voudrais aller plus loin et démontrer qu’il ne s’agit pas seulement de représentations, mais que les actionnaires ont intrinsèquement plus de raisons d’opter pour une vision à court terme, et que ce sont les règles du marché elles-mêmes qui rendent cette stratégie objectivement meilleure. Et nous verrons que effets découlent uniquement du mode de propriété de l’entreprise.

L'attachement émotionnel

À mon sens cette différence dans la prise de décision s'explique par deux effets liés à l'intensité du lien qui unit les propriétaires à leur entreprise. Le premier effet est un certain attachement émotionnel.

Les entrepreneurs qui créent leur propre entreprise tissent un lien émotionnel fort avec celle-ci.1 Bâtir une entreprise prospère à partir de rien demande des années, voire des décennies de travail souvent ingrat. Il faut traverser nombre de moments difficiles, s'acharner d'innombrables heures et développer un éventail de compétences variées toutes difficiles à maîtriser. Les entrepreneurs qui ont traversé ces épreuves ont pleinement conscience de l'énorme quantité de travail nécessaire à la construction d'une marque prospère.

Créer une entreprise, c'est aussi lier son propre nom à celui de l'entreprise, que ce soit lors de succès ou d'infortunes.2 L'image de marque qui y est construite repose en partie sur la réputation de son propriétaire, et cet effect va dans les deux sens: autant l'idée que l'on se fait de quelqu'un impacte notre évaluation des produits qu'ils vendent, autant la qualité des produits et services d'une entreprise rejaillit directement sur son propriétaire. Pour les cheffes et chefs d'entreprise, cet effet suscite un fort sentiment de fierté et de responsabilité.

Ce lien émotionnel et personnel explique souvent pourquoi les propriétaires d'entreprises privées s'intéressent au succès de leur entreprise au-delà des simples résultats financiers. Ils ont à cœur de voir leur entreprise fabriquer des produits de bonne qualité, et recueillir des opinions favorables en échange, puisque ces opinions s'appliquent au moins partiellement à leur propre personne. Dans la plupart des cas, ils souhaitent également transmettre cette entreprise prospère à leurs héritiers. Par conséquent, il n'est pas dans leur intérêt de prendre une décision rentable à court terme qui serait préjudiciable à l'entreprise à long terme. Même sans certains de ces aspects de transmission, les chef·fes d'entreprise sont attachés à l'entreprise qu'ils ont bâtie et aux innombrables heures qu'ils y ont consacrées, et ne souhaitent en aucun cas que ces années de travail soient rendues futiles par une décision d'un jour.

De leur côté, les actionnaires participent au marché économique selon les règles et stratégies simplistes qui nous sont souvent décrites comme optimales. En d'autres termes, ils ne tiennent compte que de leur propre intérêt égoïste, ce qui correspond à ne s'intéresser qu'au rendement de leurs investissements, et ils optimisent donc leurs actions en fonction de cet unique critère. En combinant ces décisions, motivées uniquement par l'intérêt personnel de tous les acteurs économiques concernés, les théories économiques classiques nous enseignent que nous devrions atteindre le maximum théorique de notre économie. Si ceci implique de prendre des décisions difficiles qui augmentent les profits aujourd'hui au détriment de l'avenir, et que cela profite personnellement aux actionnaires, alors il est dans leur intérêt personnel de le faire, mais également dans notre intérêt à tous.

Des liens figés

Une autre dimension, non émotionnelle cette fois-ci, du lien qui unit le ou les propriétaires à l'entreprise est sa force instutionnelle, en particulier en cas de sortie. En d'autres termes, il s'agit de la facilité avec laquelle il est possible de céder sa participation dans l'entreprise sans subir de perte financière importante.

Dans le cas d'une entreprise par actions, ce désengagement se fait sans peine. Les actions peuvent être vendues n'importe quel jour où la bourse est ouverte, au cours du marché du jour. 3 En moyenne, cela représente 251 occasions par an. Les actions sont achetées et vendues en continu, ce qui rend le processus fluide et extrêmement efficace. Sauf cas exceptionnels, une offre de vente qui suit le cours du marché trouvera toujours acheteur, et ce presque immédiatemment. N'importe quel nombre d'actions détenues peut être vendu par ce processus, ce qui rend un désinvestissement partiel possible et pratique.

Dans le cas d'une entreprise privée, le ou la propriétaire doit conclure un contrat de vente en bonne et due forme pour pouvoir céder sa participation actuelle. La recherche d'un ou plusieurs acheteurs potentiels capables de mobiliser l'énorme apport de capitaux nécessaire à l'acquisition d'une entreprise est une tâche ardue en soit, mais même un fois cette étape passée, le processus de vente en lui-même prend souvent des mois, voire des années. Si le propriétaire fait plutôt le choix de vendre l'entreprise en l'introduisant en bourse4, il faut alors suivre un processus rigoureux dont les formalités nécessaires peuvent facilement prendre un an. Ce mode de vente permet souvent à l'ancien propriétaire de conserver une partie de la propriété de l'entreprise en s'attribuant un certain nombre d'actions lors de l'introduction en bourse. Cette forme de propriété partielle après la vente n'est généralement pas possible lors de la vente d'une entreprise privée par la méthode classique, ce qui fait de la vente une action totale et irréversible qui ne peut se faire graduellement.

La force des liens qui unissent l'entreprise et ses propriétaires influence le type de décisions qu'ils prennent. Si je sais que je ne peux pas vendre mon entreprise en moins d'un an, je vais généralement faire mon possible pour garantir que la situation de l'entreprise dans un an reste à peu près similaire à ce qu'elle est aujourd'hui, pour me permettre de vendre à un prix raisonnable si j'en ai besoin. Cet effet est renforcé si je sais que la vente doit se faire dans son intégralité et en une seule fois. En tant que propriétaire de l'entreprise, je souhaite évidemment que la situation de l'entreprise s'améliore avec le temps, ce qui rend la vente de l'entreprise lorsque je le souhaite (ou lorsque j'en ai besoin) d'autant plus facile et d'autant plus rentable. Cette configuration a tendance à favoriser les décisions à moyen et long terme plutôt que les décisions à court terme.

Court-termisme

À l'inverse, la facilité avec laquelle les actionnaires peuvent réduire leur engagement, et donc leur risque, dans une entreprise tend à minimiser l'importance des décisions à long terme. Puisqu'il est facile de se désengager, maximiser les profits garantis constitue une stratégie tout à fait raisonnable. Et ces profits garantis sont ceux à court terme, car l'avenir ne peut être connu avec certitude et garde donc une part de risque. En tant qu'investisseur, j'ai la garantie que l'argent qui atterrit dans ma poche aujourd'hui ne peut m'être retiré demain. Une fois ce profit réalisé à court terme, il est relativement aisé de surveiller l'impact de ces décisions sur la trajectoire de l'entreprise, avec toujours la possibilité de vendre si une autre entreprise présente un plus grand potentiel.

Cette stratégie semble tout droit tirée d'une de ces histoires moralisatrices simplistes pour enfant où « tous les actionnaires sont méchants ». Mais prenons donc un exemple pour être plus concrets, et parlons des réductions d’effectifs. Les réductions d’effectifs sont des évènements au cours desquelles une entreprise licencie une grande partie de son personnel. Du point de vue du marché, cela devrait être un signe négatif : cela indique soit une gestion historiquement mauvaise qui a systématiquement embauché bien plus que nécessaire, soit une baisse des ventes et donc des bénéfices attendus à l'avenir. On s'attendrait donc logiquement à une baisse du cours de l'action de cette entreprise à l'annonce de ce type de décision. Cependant, on observe régulièrement le contraire : l'annonce et la mise en œuvre de réductions d'effectifs dans les grandes entreprises peuvent s'accompagner d'une hausse du cours de l'action.5 C'est effet semble contre-intuitif, mais peut s'expliquer dans une optique à court terme. Tous les contrats en cours qui ont été signés avec l'entreprise en question continueront de générer les revenus attendus quelle que soit la taille des effectifs de l'entreprise, car ces contrats sont généralement signés pour de longues durées. Cependant, les coûts de production viennent de diminuer, puisque les effectifs ont été réduits. Un revenu identique couplé à des coûts de production réduits indique que pour les mois à venir, les revenus de l'entreprise devraient augmenter. Et ce, malgré le fait que la plus faible capacité de production et la qualité moindre du service finiront par rattraper l'entreprise à moyen terme et lui feront perdre certains de ces contrats.

On retrouve un autre exemple de cet effet dans les rachats d'actions. On parle de rachat d'actions lorsqu'une entreprise rachète ses propres actions.6 Cela a essentiellement pour effet de réduire le nombre total d'actions disponibles sur le marché, et donc d'augmenter le cours de l'action par un processus mécanique. L'entreprise utilise ainsi ses propres fonds, qu'elle a accumulés grâce à des bénéfices continus, pour récompenser généreusement ses actionnaires, plutôt que d'investir cet argent dans l'avenir de l'entreprise. Et cette pratique est très répandue : rien que pour le S&P500, on s'attend à ce que le montant total des rachats annoncés atteigne 1100 milliards de dollars en 2025 7 (soit 1012 !), ce qui représente une hausse de 17 % par rapport à 2024.

Les entreprises comme investissement

Les actionnaires ont donc tendance à accorder beaucoup plus d'importance aux décisions à court terme en raison de leurs liens moins étroits avec l'entreprise qu'ils possèdent. Mais le fait de réduire la propriété d'une entreprise à une simple forme d'investissement comme une autre a des conséquences bien plus fondamentales sur la prise de décision dans ces entreprises.

Ces conséquences sont le produit des attentes liées aux investissements, et les investisseurs ont toujours des attentes très élevées vis-à-vis de ceux-ci. Un bon investissement doit offrir la plus grande rentabilité, avec le moins de risques et la plus grande prévisibilité possibles. Ces objectifs étant contradictoires, un risque plus élevé ne peut être compensé que par la perspective d'un profit plus élevé.

Dans une société cotée en bourse, puisque l'investissement lui-même est la valeur de l'entreprise, ces critères s'appliquent à cette valorisation même. Les investisseurs ont donc intérêt à faire grimper la valeur de l'action au plus haut niveau possible, de la manière la plus régulière et avec le minimum de risque. Cela se traduit en pratique par une focalisation sur la croissance, une très forte aversion au risque et une attention excessive portée à la valorisation boursière.

Difficile de prévoir

L'aspect de prévisibilité semble le plus difficile à atteindre, tout simplement dû à la manière dont le prix des actions sont décidés.

Il faut garder à l'esprit ici que nous parlons de l'évaluation de fractions de droits de propriété pour des sociétés qui peuvent aller de la plus petite PME aux plus grandes entreprises mondiales. Leur valeur est déterminée par les règles les plus simples du marché, où acheteurs et vendeurs s'accordent sur ce qu'ils estiment être un prix juste. L'acheteur et le vendeur ont chacun leur propre perception de la valeur de cette part de propriété pour une entreprise donnée, et ils négocient en conséquence. Cela signifie que le cours de l'action repose uniquement sur la perception des différents acteurs impliqués. Au final, le cours de l'action n'est rien d'autre que ce que les gens pensent que cette action vaut.

Et prédire ce que pensent les gens est extrêmement difficile. Bien que de nombreux indicateurs objectifs soient utilisés pour aider à évaluer ces investissements, il reste une part d'humanité dans ces évaluations. Ces êtres humains ont peur, se comportent de manière irrationnelle, suivent la foule et, d'une manière générale, sont victimes de biais bien connus. Chaque cas de bulle financière est un exemple de ce comportement irrationnel. Les bulles se produisent lorsque les investisseurs, qui sont des êtres humains, surévaluent ou sous-évaluent grandement quelque chose. Elles sont généralement alimentées par des espoirs démesurés ainsi que par la peur de passer à côté d’une opportunité. Dans un marché parfaitement rationnel et logique, ces bulles ne peuvent pas exister. Elles sont alimentées par l’aspect humain du marché, ou tout du moins ce qu’il en reste.

Cette valorisation fondée sur la perception signifie que les cours boursiers sont très volatils et extrêmement difficiles à prévoir. Pour preuve, les innombrables tentatives visant à automatiser la prévision des cours boursiers, bien qu’elles aient bénéficié de financements très importants, ont toutes échoué.8

Réduire les risques

Cela signifie également que les cours boursiers sont extrêmement difficiles à contrôler. Si les différents indicateurs généralement utilisés pour évaluer les actions sont bien compris et plus faciles à prévoir, ce ne sont pas les seuls facteurs qui influencent la valorisation. Les événements externes et diverses annonces peuvent influencer massivement ces valorisations. Et les dirigeants d'entreprise n'ont pas toujours le contrôle sur ceux-ci. En fin de compte, ce qui importe aux investisseurs, c'est la variation des cours boursiers. Ils vont donc faire pression pour que soient prises des décisions qui, selon eux, auront un impact favorable sur le cours de l'action, même si le cours réel échappe en fin de compte à leur contrôle.

Pour réduire cette incertitude, se concentrer sur la réduction des risques semble être un pari plus sûr. Se concentrer sur le court terme n’est qu’une stratégie parmi d'autres pour réduire le risque, en obtenant quelque chose de certain dès maintenant. Une autre stratégie consiste à s’en tenir à des recettes éprouvées qui ont fait leurs preuves par le passé. Cette dernière stratégie semble toucher particulièrement le secteur de l’art, car les créations à succès sont copiées et reprises à l’infini dans le but de retrouver la magie d’un succès exceptionnel.

Limiter les risques implique également de réduire considérablement la recherche et l'innovation. Pourquoi prendre le risque d'investir pendant des années dans des projets qui ne pourront générer des revenus que dans une dizaine d'années, s'ils le font un jour, alors que les start-ups sont prêtes à le faire de leur propre chef ? Il est bien plus sûr d'observer de loin ces petites entreprises assumer tous les risques liés à l'innovation, de voir la plupart d'entre elles échouer inévitablement, et de ne racheter que les rares qui ont réussi à mettre au point une technologie viable. Dans le secteur des technologies, on peut penser ici à WhatsApp, qui a lancé son application désormais incontournable en 2009, a vu sa base d'utilisateurs atteindre des centaines de millions de personnes en 2013, avant d'être rachetée par Meta (alors Facebook) en 2014 pour la somme astronomique de 19 milliards de dollars. Ce n'est en aucun cas une somme négligeable. Mais ce jour-là, Facebook n'a pas misé sur une énième start-up incertaine. Ils ont acheté un produit abouti, doté d'une solide base d'utilisateurs et prêt à être transformé en un business rentable. Et ce n'est pas un cas isolé : le montant total des dépenses consacrées aux fusions et acquisitions en 2025 est estimé à 4800 milliards de dollars. Cette tendance gagne également en popularité, puisque ce chiffre est en hausse de 36 % par rapport à 2024.9

Changement d'objectif

Notons que dans cette discussion sur la prise de décision en entreprise, nous n’avons jamais vraiment parlé du business, c'est-à-dire des activités qui génèrent le profit. C’est là une autre conséquence de la propriété par actions : l’aspect entreprenarial de la société a tendance à être éclipsé par la valeur de l’action. Les investisseurs ne s’intéressent à la bonne marche de l’entreprise que dans la mesure où elle influe sur le cours de l’action; et leur participation au capital leur confère le pouvoir nécessaire pour prendre des décisions allant dans ce sens. L'objectif d'une société cotée en bourse devient donc d'accroître le cours de l'action le plus possible, et plus nécessairement de générer le maximum de bénéfices. Si ces objectifs sont généralement corrélés, ce n'est pas toujours le cas. Une décision qui est bonne pour l'un n'est pas automatiquement bonne pour l'autre. Il est intéressant de noter que cela inverse tout à fait ce qui est reconnu comme le but primaire et secondaire de l'entreprise : le cours de l'action était initialement prévu pour être un effet secondaire, une conséquence du véritable but de l'entreprise, qui se devait être la maximisation du profit. Au contraire, on observe que la valeur de l'action est devenue l'objectif principal de l'entreprise, et ses résultats financiers un simple effet secondaire dans cette course à la maximisation du cours.

Compte tenu de la manière dont les actions sont évaluées, cela signifie donc que l'objectif de l'entreprise est de projeter une image positive auprès d'autres investisseurs, car c'est à partir de cette image que ces derniers vont fonder leur évaluation. Le fait que ce soit finalement ces apparences qui déterminent si le cours de l'action va augmenter ou diminuer est à l'origine de l'importance excessive accordée à l'image publique que nous pouvons observer dans les plus grandes entreprises au cours des dernières décennies. Si les relations publiques ont toujours été un outil à la disposition des entreprises pour élargir leur clientèle et conserver le soutien de leurs clients actuels, on constate une augmentation impressionnante de ces efforts au cours des 20 dernières années. Cette tendance est confirmée par la croissance annuelle constante de 5 % des dépenses d'entreprises en opérations de relations publiques aux États-Unis tout au long des années 2010, ainsi que par une croissance annuelle estimée à 7 % pour ce marché mondial jusqu'en 2030.10

Qui en paie le prix ?

Une question qui n'a pas encore été abordée est la suivante : pourquoi tout ça est-il important ? Pourquoi se soucier du type de décisions que prennent les entreprises ? N'est-ce pas par le biais du choix des consommateurs que le marché déterminera lesquelles de ces décisions sont réellement pertinentes, et lesquelles finissent éventuellement par avoir un impact négatif sur une entreprise ?

Il se trouve que dans un marché économique qui n'a de cesse de se consolider, où le nombre d'entreprises ne fait que diminuer au profit d'un nombre toujours plus restreint d'acteurs économiques d'autant plus puissants, les consommateurs se retrouvent avec bien trop peu de choix pour que leurs préférences puissent avoir un impact suffisant sur le marché. Les quelques entreprises qui forment les oligopoles de nombreux secteurs sont confrontées à une concurrence insuffisante et sont donc de facto des acteurs incontournables, quelles que soient les décisions qu'ils prennent. Par exemple, si vous aimez le cinéma, il y a de fortes chances pour que les productions américaines que vous ayez vues récemment aient été produits par l’une des cinq entreprises qui, ensemble, contrôlaient 82,5 % des parts de marché aux États-Unis en 2024.11 Et si vous n’aimez aucun des films produits par ces entreprises, il peut être extrêmement difficile de trouver des alternatives, car les productions des petits studios ne sont de loin pas aussi faciles d'accès. C'est pourquoi les décisions prises par les plus grands acteurs de ces marchés ont tant d'importance, car les consommateurs n'ont guère de recours, et les mécanismes habituels du marché ne sont pas en mesure de transmettre les retours nécessaires à un rééquilibrage.

Les décisions à court terme ont également le pouvoir d'influencer la vie quotidienne de milliers d'employés à travers le monde. Les employés sont extrêmement dépendants de leur entreprise, car celle-ci leur assure leur subsistance. Ils n'ont pas la possibilité de diversifier leurs activités comme les investisseurs peuvent le faire avec leurs portefeuilles financiers. Les employés sont donc contraints de mettre tous leurs œufs financiers dans le même panier, ce qui implique inévitablement qu'ils subissent de plein fouet les conséquences des décisions de leur entreprise. Dans le cas particulier de décisions prises dans une optique de court terme, ils subissent à la fois les conséquences immédiates de ces décisions, mais aussi les effets délétères sur l'entreprise à long terme. Celles-ci peuvent se traduire par des pertes d'emploi, des exigences de productivité irréalistes ou une baisse du niveau de vie; par exemple en l'absence d'augmentations salariales face à l'inflation. Là encore, les personnes qui subissent ces effets néfastes ne disposent pas d'un choix suffisant (en termes d'opportunités d'emploi) pour fournir au marché du travail le feedback nécessaire à la construction d'un équilibre plus raisonnable.

Accepter le changement

Négocier des portions infimes de propriété d'entreprises à la bourse est-il le sommet indépassable du progrès économique ? Nous semblons collectivement convaincus qu'il s'agit là de la meilleure, et de la seule, façon de gérer la propriété des grandes entreprises dans un monde qui se veut moderne. Que ce mécanisme est la conclusion inévitable d'une économie de marché libre, et que quiconque s'y oppose est soit un idéaliste naïf, soit un rétrograde borné opposé au progrès et à la modernité.

Avant d'examiner des solutions aux problèmes qui ont été énoncés, je voudrais commencer par remettre en question l'hypothèse selon laquelle les actions sont un concept figé, dont la définition découle naturellement des règles de l'économie et qu'il n'y a aucune autre façon raisonnable de définir de tels produits financiers. En particulier, le concept « une action, une voix »12 semble incontestable. Sans cette règle, pourquoi les investisseurs prendraient-ils une part importante dans le capital d’une entreprise ? N’est-il pas juste que leur niveau d’investissement dans l’entreprise leur confère un pouvoir de décision proportionnel ?

Si l'on remonte à l'époque où les actions ont été introduites au XIXe siècle, beaucoup seraient surpris d'apprendre qu'elles étaient initialement soumises à des restrictions quant au pouvoir de contrôle qu'elles pouvaient conférer à un seul actionnaire.13 On reconnaissait déjà à cette époque le risque qu'un seul investisseur, disposant de ressources suffisantes, puisse détenir la majorité des actions et, par conséquent, prendre toutes les décisions dans l'entreprise sans jamais devoir consulter les autres investisseurs. Ils avaient déjà réalisé que ce type de scénario irait à l'encontre de certains objectifs de l'actionnariat, en particulier la prise de décision participative, et que ceci se ferait au détriment des petits investisseurs. Par conséquent, la plupart des pays européens, ainsi que les États-Unis, ont imposé au XIXe siècle des limites au pouvoir de vote maximal qu'un seul actionnaire pouvait détenir dans une entreprise.

Ce que je souhaite souligner ici, c'est à quel point ces restrictions sembleraient étranges et contre-intuitives aujourd'hui. « Bien sûr que chaque action donne droit à une voix ! C'est comme ça que fonctionnent les actions ! ». Et pourtant, c'est nous qui décidons de ce que sont les actions. Après tout, ce ne sont que des concepts abstraits subordonnés à la race humaine. Rien de tout ceci n'est naturel, tout est artificiel. Nous avons donc toute latitude pour façonner ces objets financiers comme bon nous semble.

Financement non intrusif

Pour résumer, qu'avons-nous vu jusqu'à présent ? Nous avons déterminé que les actions modifient la manière dont les entreprises prennent des décisions, en se focalisant sur la valeur boursière par-dessus tout, et que ce sont les travailleurs et les consommateurs qui finissent par en subir les conséquences.

Si l'on considère les actions comme un moyen pour une entreprise d'obtenir des fonds (soit lors de son introduction en bourse, soit en émettant davantage d'actions lorsque déjà cotée), le problème semble être que les actions représentent un mécanisme de financement extrêmement intrusif. L'entreprise obtient effectivement de l'argent, mais elle est également vendue au passage. Les investisseurs ont donc leur mot à dire une fois l'opération réalisée.

Il existe pourtant de nombreuses options de financement non intrusives. Qu'en est-il des prêts et obligations ? Ne constituent-ils pas un moyen simple mais efficace pour d'obtenir de l'argent aujourd'hui afin de l'investir pour l'avenir ? Si une entreprise cherche à obtenir du financement, c'est sûrement pour investir cet argent dans des projets et des actifs à long terme qui devraient générer un rendement intéressant à l'avenir. Dans ce cas, contracter un prêt est tout à fait raisonnable : le retour sur investissement attendu par l'entreprise doit simplement dépasser le taux d'intérêt proposé par le créancier. Cette interaction est une transaction de marché des plus élémentaires, et tous les acteurs y trouvent leur compte. Elle a aussi l'avatange qu'à aucun moment le créancier ne devient un acteur intrusif avec du pouvoir de décision au sein de l'entreprise.

Pour les investisseurs, les obligations14 présentent même l'avantage de pouvoir être achetées et vendues sur le marché. Cela transforme ce qui serait autrement un engagement financier illiquide15 et non transférable (un prêt) en un actif concret pouvant simplement être négocié à sa valeur de marché.

Actions sans vote

Du point de vue des investisseurs, les obligations et les prêts sont assez ennuyeux. Ils sont hautement prévisibles, assez sûrs et, par conséquent, offrent un très faible retour sur investissement. L'attrait des actions réside principalement dans leur potentiel de rendement extrêmement élevé, tout en étant basées sur quelque chose de tangible (une entreprise). Cela en fait un choix bien plus sûr que des actifs entièrement spéculatifs tels que les cryptomonnaies, mais avec un potentiel de retour sur investissement très supérieur à celui des prêts et des obligations. Pourrions-nous créer des outils financiers offrant le même potentiel de rendement élevé que les actions sans pour autant renoncer au contrôle de l'entreprise ?

En fait, il existe déjà un modèle d'actions sans droit de vote, judicieusement appelées « actions sans droit de vote ». Bien que ce type d'actions soit souvent proposé en parallèle à des actions traditionnelles qui donnent accès au droit de vote, ce n'est en rien une obligation. Sans représenter une fraction des droits de propriété sur l'entreprise, ces actions donnent tout de même un droit sur une partie des bénéfices de la société, typiquement sous la forme de dividendes. Ces actionnaires sont tenus à l'écart de la gestion de l'entreprise, car ils n'ont pas le droit de participer directement à la prise de décisions. 16 Ce type d'actions représente donc une opportunité de financement pour l'entreprise tout en offrant un potentiel de rendement élevé aux investisseurs, et cela sans que ces actionnaires disposent d'un pouvoir de décision direct au sein de l'entreprise.

Mais en retirant le pouvoir de décision des actions, celles-ci constituent-elles toujours un actif prisé des investisseurs ? Eh bien, dans les entreprises qui proposent les deux types d'actions, les actions sans droit de vote sont systématiquement évaluées à un prix inférieur à celui des actions avec droit de vote (les actions dites « classiques »), mais cette différence n'est que de quelques pourcents. 17 Cette faible différence montre clairement que les investisseurs accordent une grande valeur à cet accès aux dividendes d'une entreprise, même sans le contrôle sur la société qui accompagne les actions classiques. Cela confirme également que les actions sans droit de vote constituent une alternative convaincante aux actions intrusives auxquelles nous sommes habitués, et qu'elles auraient un potentiel de valorisation élevé même si elles étaient le seul type d'actions proposé par une entreprise.

Nouvelles incitations

Pour être clair, il n'est pas suffisant de simplement choisir l’une ou l’autre de ces deux solutions pour immédiatement résoudre le problème, mêmes si ces propositions peuvent servir de point de départ. Ce qu’il nous faut faire, c’est réévaluer la structure et les privilèges conférés par les actions. Celles-ci sont devenues beaucoup trop puissantes dans les oligopoles mondialisés que sont devenus la plupart des marchés modernes dans les dernières décennies. La première étape de cette prise de conscience est de revoir le lien étroit entre le pouvoir de décision et le financement des entreprises, qui sont actuellement combinés pour produire un actif hautement volatil. La conséquence est que les grands investisseurs prennent pratiquement toutes les décisions dans une grande partie des marchés de consommation actuels, sans se soucier outre mesure du produit ou des services qui en résultent, ou tout simplement de leur impact sur la société. Et c'est nous tous qui en payons le prix au final, en tant que travailleurs et consommateurs du monde. Il est grand temps que nous nous offrions de meilleurs produits, services et conditions de travail en modifiant les incitations des actions en notre faveur.

  1. Cet effet s'applique également aux membres de la famille qui héritent d'une entreprise privée. Même si son impact est peut-être moins important, la pression liée à l'héritage, la fierté, et l'association entre le nom du propriétaire et celui de l'entreprise restent des effets importants.

  2. Selon le mode de fonctionnement, cela implique également de lier ses finances personnelles à celles de l'entreprise. Les structures d'entreprise les plus courantes prévoient que le propriétaire est responsable sur ses biens personnels en cas de faillite.

  3. La situation peut être légèrement différente pour les plus grands actionnaires d'une entreprise donnée. Les positions très importantes ne peuvent pas être vendues instantanément en raison de certaines exigences réglementaires, ainsi que de la capacité limitée du marché à absorber de très grandes quantités d'actions en très peu de temps.

  4. Une introduction en bourse (aussi appelé initial public offering ou IPO) marque le passage d'une entreprise privée à une société cotée en bourse. Pour les propriétaires de l'entreprise, cela revient essentiellement à vendre l'entreprise par le biais d'actions nouvellement émises à un très grand nombre de nouveaux propriétaires plutôt qu'à une seule personne physique ou à un petit groupe de nouveaux propriétaires.

  5. Stock Prices' Reactions to Layoff Announcements. J. Kashef, G. J. McKee. California Polytechnic University. Journal of Business and Management. Printemps 2002.

  6. Réitérons ici que cela veut dire qu'on assiste à l'achat par une entreprise de sa propre propriété. Je trouve le niveau d'abstraction d'une entité quelconque qui se rachète elle-même assez déconcertant.

  7. Le chiffre pour 2025 est une estimation, les chiffres définitifs n'étant pas encore disponibles au 15 mars 2026. Sources : 2024 (S&P Global) , 2025 (Wall Street Horizon)

  8. Buczynski, W., Cuzzolin, F., & Sahakian, B. (2021). A review of machine learning experiments in equity investment decision-making: why most published research findings do not live up to their promise in real life. International Journal of Data Science and Analytics, 11, Article 3. https://doi.org/10.1007/s41060-021-00245-5

  9. Source : Bain & Company - Global M&A stages great rebound in 2025 with $4.8 trillion deal value to mark second-highest total on record

  10. Sources : amra & elma LLC, Mordor Intelligence, AMW World Group.

  11. Les cinq sociétés en question sont, dans l'ordre : Disney, Universal, Warner Bros, Sony et Paramount. Source : Statista, « Ranking of movie studios in the United States as of July 2024, by domestic market share of ticket sales ». Consulté le 29 mars 2026.

  12. Il s'agit ici de la règle selon laquelle une action donne une voix aux assemblées générales (AG) de l'entreprise. Ces AG sont l'occasion de décider de la direction générale de l'entreprise et de la composition du conseil d'administration. D'après cette règle, le pouvoir de vote est proportionnel au nombre d'actions possédées.

  13. Référence : The Evolution of Shareholder Voting Rights: Separation of Ownership and Consumption. Henry Hansmann & Mariana Pargendler. The Yale Law Journal, 2014.

  14. Une obligation est une forme de prêt. Dans la pratique, les obligations se distinguent des prêts traditionnels en ce que (a) elles font l'objet d'un commerce plus intense sur les marchés et (b) elles exigent généralement le remboursement intégral du montant emprunté à l'échéance, alors que les prêts traditionnels sont généralement remboursés progressivement au cours de la durée du prêt.

  15. En finance, la liquidité est la propriété d'un actif qui permet de le vendre facilement et rapidement sans perte de valeur importante. Par exemple, les actions et l'or sont généralement considérés comme très liquides, car il existe presque toujours un marché d'acheteurs pour ces actifs, tandis que les maisons peuvent être plus difficiles à vendre, et tenter de les vendre rapidement entraîne souvent une vente à prix réduit.

  16. Bien qu'ils n'aient aucun pouvoir direct sur les décisions de l'entreprise, les actionnaires et le cours des actions sans droit de vote peuvent néanmoins influencer les décisions. Si l'entreprise a l'intention d'émettre davantage de ces actions afin d'obtenir des fonds, ou si la direction a un intérêt direct en détenant elle-même de telles actions, alors le cours auquel l'action est négociée reste important et a une influence sur la prise de décision.

  17. Quantifying the Valuation Discount for Lack of Voting Rights and Premium for Voting Rights. American Bankruptcy Institute, May 2005. | Price Differences between Voting and Non-Voting Shares in Crisis and Boom. Management international journal, 2019. DOI.